Quartier historique et culturel de Port-au-Prince

Lorsque nous pénétrons dans l’atelier de Sylva Joseph, rue Macajoux, nous entrons dans l’espace étincelant du vodou et de ses paillettes.

Les drapeaux, les bouteilles, les pakets(1), tout un monde sous nos yeux !


Chez Sylva - Offrandes à Dantor
Chez Sylva - Offrandes à Dantor
Pour le profane, l’émerveillement devant le scintillement des couleurs, la beauté des formes, mais aussi sans aucun doute le pressentiment que sous nos yeux se manifeste un univers mystérieux dont nous n’avons pas la clé : figures géométriques, saints, petits objets emplumés, bouteilles décorées …

Alors laissons-nous guider par les initiés, les historiens d’art, les amoureux du Bel-Air et les vodouisants.

Du sacré vers le profane, de la vie ordinaire au monde du sacré

Nous sommes en présence d’objets rituels :

Les drapeaux sont sortis lors de chaque cérémonie pour saluer et sacraliser l’espace, pour honorer les visiteurs importants, pour marquer un événement. Les bouteilles trônent sur les autels des esprits qu’on appelle ici loas(2), anges, mystères, voire diables. Chacun d’entre eux a sa boisson préférée, son mélange, son tranpe(3).

Quant aux pakè, ils sont faits de manière très rituelle lors des initiations pour les prêtres et prêtresses vodou. Evidemment ceux qui sont en vente n’ont pas nécessité de cérémonies particulières, mais ils pourront vous interpeller par leurs couleurs et leurs formes.

Devant l’engouement des étrangers, les vodouisants du Bel Air ont accepté que ces objets rituels accompagnent la vie des profanes. Pour le vodouisant, tout est sacré et si le vodou entre chez vous par une porte qui se nomme esthétique, avec une clé qui s’appelle harmonie, ce sera tant mieux.

Dans les péristyles, le sacré est là en permanence puisque on y danse pour les loas. C’est là aussi qu’on vit, qu’on reçoit, qu’on travaille. Pour les vodouisants, l’espace des dieux et celui des hommes s’interpénètrent en permanence.
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(1) Pakets (pakè) : objet rituel très décoratif. Soie, plumes, paillettes, fleurs…

(2) Loa (lwa) : Lwa est le nom d’une ethnie africaine. Mais en Haïti, le terme désigne un esprit, une des multiples visages de dieu.

(3) Tranpe : Le tranpe est une boisson composée d’alcool de canne et d’ingrédients divers (feuilles, racines, écorces, épices...).


A LA VILLE COMME A LA CAMPAGNE, LE VODOU GÈRE L’ESPACE ET LA COMMUNAUTÉ

De la campagne à la ville, le lakou devient péristyle

Le péristyle est une version concentrée d’un ensemble traditionnel d’habitat rural, le lakou(4). Dans un espace commun, les divinités et les hommes se côtoient. Leurs maisons voisinent et s’organisent autour de la tonnelle, lieu de vie pour les hommes, lieu de fête pour les loas, ces divinités venues d’Afrique qui ont la capacité de s’incarner lorsque les tambours les invitent à venir conseiller la communauté en échange de nourritures, de boissons et de danses.

Les façades sont souvent décorées de peintures murales, la tonnelle sous laquelle ont lieu les danses est ornée de tout un tas de petits drapeaux, les maisons dans lesquelles on sert les loas, sont réparties tout autour. Les maisons des familles sont dans le même espace. La tonnelle sert de lieu de danses, de traitements, de lieu de vie et de salon de réception. Les jardins offrent les plantes nécessaires aux traitements, les arbres sont là, comme de grands reposoirs pour ces esprits qui voyagent perpétuellement entre Haïti et la Guinée.

A la campagne, le lakou affiche la couleur, mais au Bel Air, le passant qui chercherait un quelconque signe distinctif serait bien déçu. Rien ne laisse soupçonner qu’il y eût autrefois plus de trente sanctuaires et qu’actuellement, il en reste encore près de la moitié, d’importances diverses. Le vodou au Bel Air se cacherait-il ?

S’il y a un endroit où il est assumé, revendiqué, c’est bien là. Donc, il faut chercher les causes de la discrétion du vaudou dans les contraintes de l’espace urbain. En ville le terrain est cher et il est rare. Ce qui à Léogane couvrirait mille mètres carrés au minimum est obligé de se réduire à 200 ou 300 mètres carrés qui vont être amputés à chaque nouvelle génération qui s’installe. La façade sur la rue est un lieu stratégique puisque c’est là que la famille trouve sa nourriture : les échoppes, les petits commerces doivent être visibles et accessibles. Donc la vie religieuse va être reléguée à l’arrière. Mais malgré tout l’accès sera facile.
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(4) Lakou : Certains traduisent par la cour, mais l’étymologie africaine renvoie au terme de mort, le lieu où sont les morts.


Le temple de Sylva Joseph

Chez Sylva Joseph par exemple, la pièce vitrine, celle où sont exposés les drapeaux terminés et dans laquelle le client est accueilli, communique avec un grand lieu bien aéré qui sera la pièce à vivre mais aussi l’espace rituel lors des cérémonies. On peut aussi y accéder depuis la rue par une porte rarement fermée et trois petites marches en ciment. Sur l’arrière, la famille s’organise dans des maisonnettes d’une ou deux pièces, séparées par une ruelle qui s’appelle aussi corridor et qui ont aussi un accès au péristyle… Pour les feuilles et plantes dont on a besoin, on va au marché. Le marché en fer avait avant l’incendie de 2008, une partie réservée aux ingrédients du vodou. Actuellement le Bel-Air s’approvisionne au Marché en bas. Les poulets dont tout le monde sait depuis que Tobie Nathan l’a écrit(5), qu’il est le médicament le plus répandu dans le monde, prennent leurs aises dans le péristyle.


Le vodou, une gestion de la communauté

Au Bel-Air un des plus anciens quartiers de Port-au-Prince, les familles sont installées depuis le début du vingtième siècle. La communauté des vodouisants se rencontrait perpétuellement pour les obligations rituelles des uns ou des autres. Il n’est donc pas nécessaire de signaler les sanctuaires. D’autant qu’ils se touchent presque.

Les cérémonies nécessitent beaucoup de monde. Donc, on voyage d’un temple à un autre pour s’entraider. Et celui qui organise la cérémonie a à cœur de nourrir tous ceux qui l’aident pendant la durée du service. Ce qui fait qu’au Bel Air, bon an mal an chacun avait dans les années fastueuses la quasi-assurance d’avoir sa ration de protéines animales de manière régulière. Bœufs, cabris, poules, céréales, ignames, légumes composaient ces repas de fêtes. Et des fêtes, il y en avait beaucoup !

On n’était pas très riche au Bel Air, mais on ne souffrait pas de carences alimentaires. Certains temples avaient des « services » qui duraient un mois complet.

Actuellement, les conditions économiques sont moins propices, mais dans les années 1950-1960, les hougans et les mambos du Bel Air avaient encore leurs « habitations » d’origine à la campagne et les vivres affluaient à moindre coût.
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(5) Tobie Nathan - Le divan et le grigri ???


Les années de splendeur : 1950-1960

(à suivre)

Rédigé par Mireille Aïn / AAA le Lundi 11 Mai 2009 à 21:04 | Commentaires (8)